Les Grands Moulins de Villancourt : hier, aujourd'hui, demain...

L'histoire du développement de la minoterie et la vie de ceux qui ont façonné ce site emblématique de l'agglomération grenobloise sont ici relatés, chapitre par chapitre (réalisation : service des archives municipales de la ville de Pont de Claix) :

 

Chapitre 1 : Ô tempora, Ô mores : le poids du temps

Où l'on voit un pont sur le Drac donner son nom à la paroisse qui devient « commune »… commune à des paysans devenus ouvriers par la grâce d'inventifs entrepreneurs qui surfent sur la vague d'un capitalisme déferlant...


Plan de situation du moulin Dorel, 1864 (archives municipales de la ville d'Echirolles)

 

Un moulin à eau est une usine implantée au bord d'un cours d'eau et autorisée à utiliser l'énergie hydraulique de ce cours d'eau ; par exemple comme force motrice pour animer des équipages ou pour la transformer en énergie électrique. « Donnez moi le moulin à vent je vous donnerai le moyen âge » s'était écrié Karl Marx pour signifier comment une invention capitale, à un moment donné de l'histoire non seulement ne vient pas du hasard mais ouvre une nouvelle voie à toute une société qu'elle bouleverse de fond en comble et pour longtemps. Ainsi à la suite du philosophe, pourrions-nous nous écrier : « donnez nous la machine à vapeur et nous vous inventerons l'ère industrielle ». En cette fin du XVIIIè siècle la mutation rapide d'économies essentiellement agricoles en économies industrielles va changer la face du monde. 

Pont de Claix, 1873

La fabrique de papier dirigée par les frères Breton à quelques kilomètres en amont du pont de Claix, là où confluent Drac et Romanche, a été fondée par le père, pharmacien à Grenoble et compte plusieurs centaines d'ouvriers ; des logements agrémentés d'un jardin sont mis à disposition des couples, ainsi que les fours, lavoirs et buanderie communs ; la pouponnière, sur place, permet aux jeunes accouchées de laisser leur poste de travail le temps de l'allaitement. Les soeurs de la Providence veillent sur les ouvrières célibataires accueillies en dortoir et réfectoire. Les jeunes gens quittent les champs environnants et leurs travaux pour gagner leur pain dans l'usine nouvellement installée. Le capitalisme en plein essor donne naissance à la classe ouvrière. Paul Breton député républicain qui assiste depuis Versailles à la Commune de Paris obtient en 1873 l'érection du territoire qui s'étend depuis sa propriété et son usine jusqu'au moulin de Villancourt en commune et en devient le premier maire. Abel et Louis Dorel sont comme les frères Breton, grenoblois. Ils sont négociants en grains… Ce grain que l'on mout pour faire de la farine, le blé tendre pour la consommation humaine ou les céréales secondaires (orge,seigle, avoine, maïs). Et, si nombreux soient-ils, les petits moulins artisanaux installés le long des cours d'eau grenoblois ne suffisent plus à satisfaire la demande d'une population croissante ….

"Lorsque sur un fait physique, intellectuel ou social, nos idées, par suite des observations que nous avons faites, changent du tout au tout, j'appelle ce mouvement de l'esprit révolution. S'il y a seulement extension ou modification dans nos idées, c'est progrès. Ainsi le système de Ptolémée fut un progrès en astronomie, celui de Copernic fit révolution." (Proudhon,Propriété, 1840, p. 148.)

 

Chapitre 2 : La terre ou l'usine, il faut choisir !

Où l'on voit les entreprises familiales accompagner l'essor de la révolution industrielle et investir pour financer les machines et stabiliser la main d’œuvre nécessaire. Les facteurs géographiques, si favorables soient-ils ne suffisent plus au développement industriel, lequel va sceller le destin de Pont de Claix et préparer les beaux jours  des Moulins de Villancourt.


Croquis joint au plan du champ de tir de Comboire en 1903 (archives municipales de la ville d'Echirolles )

 

Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle le Cours qui relie Grenoble à Pont de Claix porte alors le nom de Saint-André (1), il est pour Stendhal l'enfant du pays, une « idée à la Lenôtre, placée au milieu des montagnes sauvages », d'un effet « admirable » ; une promenade très prisée : prés, prairies, champs, bois et vergers se succèdent depuis Grenoble jusqu'à l'embranchement de deux routes nationales (l'une en direction de Vizille, l'autre  de Sisteron) qui avant  la cité ouvrière des papeteries, offrent à la vue les seules et rares maisons du parcours. Le bois qui sert à fabriquer le papier se trouve « en quantité presque illimitée dans les environs »  note l'administrateur de la fabrique dont les ouvriers représentent à la fin des années 1870 le tiers de la population recensée pour la première fois. C'est à l'existence d'un canal dérivé de la Romanche que Madeleine Brun (2) attribue l'installation de « deux moulins à farine, piloirs à plâtre et à ciment, pressoirs à huile , une taillanderie , charpentiers, menuisiers (...) et nombreux petits commerces ». Dans la foulée, la construction d'un gare PLM, du deuxième pont sur le Drac ( le premier date de 1611), l'installation le long du cours  en 1895 d'une usine de fabrication de boutons pression et la spécialisation des ateliers de construction mécanique Magnat et Simon dans la fourniture de matériel pour le traitement des chiffons (3) scellent pour longtemps l'avenir industriel de la commune. 

La « ville au cours » a son moulin …

On compte en France au début du XIXè siècle, un moulin à eau ou à vent pour 300 habitants ; en 1896, on en dénombre 37 051 en fonctionnement. L'acte officiel du règlement des cours d'eau non domaniaux signé de l'ingénieur du service hydraulique de l'Isère en1869 nous apprend que  Messieurs  Dorel Frères et Maurel, négociants à Grenoble «sont en voie de construire un moulin à blé dans la propriété qu'ils possèdent sur le territoire de la commune de Claix, sur le bord gauche de la route impériale N° 75, de Chalons sur Saône à Sisteron , vers la borne kilométrique n° 6 ». A cet effet, les eaux du canal de la Romanche doivent être dérivées. Elles le seront au moyen d'un barrage fixe surmonté d'une vanne mobile sur le canal existant ; un canal de 3 mètres de large est creusé pour qu'elles s'y déversent et actionnent les machines, après avoir traversé la contre allée à couvert. Un déversoir suivi d' un canal de décharge d'une superficie de 4 m chacun sont prévus en amont de l'usine pour rendre l'eau à son lit naturel. Invité à évoquer les souvenirs des jeudis de son enfance passés aux Moulins dans les années 1920, le fils du propriétaire (4) raconte qu'il y venait avec ses frères à vélo  (et avec son pique-nique !) depuis Grenoble, que l'eau du canal était « torrentueuse » et que les contre- allées du Cours « c’était ce qu’on appelle des allées cavalières, y’avait beaucoup d’officiers, de sous –officiers  qui s’entraînaient à cheval , des civils, des dames qui faisaient du cheval, là, sur les deux contre- allées... ».

(1) réalisé entre 1684 et 1784 ( la fin de la plantation des arbres) le Cours porte le nom de son initiateur, M. de Saint André, premier président au Parlement de Grenoble;
(2)  Pont de Claix , étude d'une bourgade industrielle récente, in Revue de géographie alpine, 1940, tome 28 n° 2
pp. 199-211, www.persee.fr
(3) Les établissements Magnat Simon fondés en1842 contribuent initialement à la création et au développement de l'industrie hydraulique et pendant de longues années fournissent vannes, robinets et turbines de divers types.
(4) Albert Ferradou, entretien du  30 septembre 1989 réalisé par A. Cayol-Gérin dans le cadre de son étude patrimoniale  «  Moulins de Villancourt, 110 ans de mouture ».

 

Chapitre 3 : Post tenebras lux...

Où l'on tente un pont entre Newton (1642-1727) et la lumière (2015, année de), les Lumières (1700...) et l'art des meuniers, minotiers et moulins (1846), celui de Villancourt en particulier (1869)... Entre-temps Stendhal publie son « Le rouge et le noir » sous titré « chronique du XIXème siècle », inspiré du fait divers qui conduisit un jeune précepteur sur l'échafaud, à Grenoble en 1828...

Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, la fameuse Encyclopédie est un travail titanesque lancé en pleine Lumières par Diderot et d'Alembert, contre l'obscurantisme : " Un tribunal (...) condamna un célèbre astronome pour avoir soutenu le mouvement de la terre, et le déclara hérétique (...). C'est ainsi que l'abus de l'autorité spirituelle réunie à la temporelle forçait la raison au silence ; et peu s'en fallut qu'on ne défendit au genre humain de penser. " peut-on lire en son préliminaire ; l'univers est devenu sans borne grâce à la science et Newton le modèle d'un rationalisme militant. Dans cette droite ligne, naît en 1830 une collection de manuels de vulgarisation scientifique, l'Encyclopédie Roret du nom de son initiateur, qui se propose de mettre l'étendue des connaissances techniques et pratiques à la portée de tous en ayant recours pour les décrire aux experts du temps. " Chaque manuel correspond à un moment de l'industrialisation du pays, un moment dont il est le fidèle reflet ", explique Anne Françoise Garçon (1), " ce moment où la bourgeoisie d'affaire prend le pouvoir avec l'aide de la bourgeoisie intellectuelle " ; selon elle, le manuel « s'adresse au praticien, à l'entrepreneur de moyenne et petite envergure ».

Rare est Roret

On trouve, daté de 1846 un volume de 500 pages intitulé " nouveau manuel complet du boulanger, du négociant en grains, du meunier et du constructeur de moulins ;  nouvelle édition entièrement rénovée et enrichie de toutes les découvertes qui se rattachent à la fabrication du pain, à la construction des moulins et à la connaissance des céréales et légumineuses ; par M. Benoît, ingénieur pour les Usines, Manufactures, Machines etc. ; l'un des fondateurs de l'Ecole centrale des Arts (2)" On y lit la description minutieuse de toutes sortes de céréales, de la meilleure façon de se débarrasser des charançons ou de tourner le pain, la recette du biscuit pour les armées, aussi bien que la façon de déterminer la force des cours d'eau : " L'eau des ruisseaux étant comme celle des plus grands fleuves animée par la gravité c'est à dire par l'attraction centrale de la terre, d'un mouvement plus ou moins rapide, on ne trouvera pas étonnant que la plupart des usines en général et des moulins à farine en particulier soit mue par des cours d'eau. " Suivent des " règles " illustrées par l'exemple pour " trouver en mètres cubes la dépense d'un déversoir par seconde " ou les statistiques de production des céréales... Mme Garçon attire notre attention sur la réforme qui concerne dans les années 1870 à 1880 l'organisation administrative des collectivités territoriales, leur transférant  la compétence de gestion des espaces publics locaux, et la maîtrise de leurs finances. C'est le moment que choisit Paul Breton, député républicain et patron des papeteries qui écrit à sa femme : " J'ai parlé à M. Jules Simon (3) de la formation de la paroisse du Pont de Claix puis de la formation de la commune ; il m'a conseillé d'attendre la loi qui se prépare sur la décentralisation, le gouvernement ne voulant en ce moment rien faire qui ressemble à une action marquée de la centralisation ; mais peut-être serait-il bon de prendre l'avance en faisant la demande de formation en commune dès à présent. " On sait que la demande aboutira deux ans plus tard, après avoir noté que la lettre est datée du 27 avril 1871, un mois avant la " semaine sanglante " qui réprime la Commune de Paris... laquelle venait d'interdire le travail de nuit des boulangers …

Revenons à nos Moulins

" Comme dans un moulin, il existe beaucoup de parties mobiles, si un morceau de bois vient à tomber, et reste appuyé contre une des roues, ou sur un des arbres (4) en mouvement, il prend feu et peut occasionner l'incendie du moulin... des meuniers négligents collent quelquefois une chandelle contre un baril ou un poteau et l'y oublient… le pied du gros fer de la meule courante et les tourillons s'échauffent fréquemment et peuvent mettre le feu au palier ou aux arbres ", le manuel Roret décline les causes probables des incendies qui accablent les moulins dans un chapitre qui se conclut par un appel aux constructeurs à prévenir soigneusement les défauts tel l'affaissement des planchers sous le poids du grain ; En 1871, la minoterie des frères Dorel à peine construite est détruite par les flammes. Trois ans plus tard le bâtiment reconstruit compte beaucoup plus de fenêtres que précédemment : elles sont passées de 9 à 47... Un en-tête de lettre nous instruit sur l'activité de ce qu'il conviendrait sans doute d'appeler aujourd'hui un consortium : L'en-tête mentionne les noms " Dorel frères " à côté de ceux " Guerin et J - pour Julien, un parent associé depuis 1893 - Dorel " qui seront les successeurs à part entière des frères Dorel en 1901 ; la " Grande Minoterie de Villancourt " dispose de " Moulins à Cylindres perfectionnés ", elle est  située " près Grenoble (Isère) ". Son adresse télégraphique est " Guerin, minotier, Grenoble " et les gruaux de " marque Leroda " viennent de Hongrie ; en outre une " épicerie en gros " propose des " denrées coloniales ", au rang desquelles le sucre, qu'Alphonse Guerin vend à Grenoble pour le compte de la famille Lebaudy... 

(1) Anne-Françoise Garçon. Innover dans le texte. L'encyclopédie Roret et la vulgarisation des techniques,1830-1880. Colloque Les Archives de l'Invention, mai 2003, Paris. Halshs-003861
(2) Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
(3) Jules Simon (1814-1896), Agrégé de philosophie (École normale Supérieure), homme d’État : député, ministre, sénateur ; membre de l'Académie française
(4) l'arbre de la roue hydraulique

 

Chapitre 4 : Fortune ou destin... la roue tourne


Moulin mystique, chapiteau, Vezelay

 

Donc, première véritable mécanique à énergie naturelle observée par l'homme, le moulin, dans son organisation même n'est que le fruit de calculs ...et d' inventions comme les cylindres présentés à l'exposition universelle de 1878 ; la papeterie des frères Breton de Pont de Claix s'y voit attribuer une médaille d'or pour la qualité de son papier et le public découvre que l'électricité produit de la lumière. A l'aube du XXè siècle les cylindres métalliques remportent la victoire sur les meules ancestrales et avec la création des grandes minoteries industrielles, les petits moulins disparaissent, une dynastie de meuniers voit le jour...

Sans grande modification depuis l'Antiquité et jusqu'au début de l'ère industrielle, l'élément essentiel du mécanisme des moulins à eau est la roue qui transforme l'énergie cinétique de l'eau en énergie mécanique. Sa forme et sa dimension sont déterminées en fonction du débit de l'eau. C'est pourquoi  les premières années de fonctionnement de la minoterie Dorel sont une longue suite de litiges avec la société qui gère le canal dérivé de la Romanche. A ses débuts, la minoterie fonctionne  grâce à une chute d'eau artificielle de 3 mètres qui actionne une turbine laquelle active d'abord une puis six paires de meules. Les organes d'un moulin, lit-on dans le Roret, manuel complet du meunier et du constructeur de moulins (1846), se composent principalement de deux meules ou disques de pierre meulière de même diamètre, disposés horizontalement l'un au-dessus de l'autre. (…) le grain placé dans une espèce d'auge en forme de pyramide quadrangulaire tronquée et renversée, nommée, par extension, trémie, descend dans une seconde auge mobile beaucoup plus petite , située au dessous de l'ouverture inférieure de la précédente. Un mouvement de va-et-vient fait tomber continuellement et peu à peu le grain sollicité par la force centrifuge de la meule courante, s'insinue de là entre les meules pour être écrasé et réduit en farine. C'est vraisemblablement  dans les  années 1880 que les frères Dorel abandonnent les meules pour la mouture à cylindres, un nouveau mode d'écrasement qui permet des débits plus  rapides et la séparation de la farine et du son. 

Dynastie : domination, pouvoir (exercé par une suite de souverains issus d'une même famille) ou suite de personnes d'une même famille occupant les mêmes fonctions ...

Gaëtan Brun naît  en 1874  à Grenoble, dans le moulin de la Capuche, au lieu dit Les Murailles sur le chemin d'Echirolles (actuelle rue de Stalingrad). Il est l'héritier d'une famille de propriétaires cultivateurs originaires de Claix et Allières et Risset, dont les fils ont fait fructifier le patrimoine en diversifiant leur activité et en épousant des filles richement dotées. Ainsi  son grand - père Pierre Joseph quitte-t-il les  terres  familiales pour s'installer à Grenoble où ses affaires de marchand de grains, de farine et de fourrage prospèrent. Ce dernier, après avoir acheté le moulin de la Capuche en 1869,  en dote son fils, le père de Gaëtan à l'occasion  de son mariage avec une riche propriétaire échirolloise. C'est dans ce moulin que Mme Abric, née Falque passe une grande partie de son enfance et de son adolescence, jusqu'au tout début de la 2ème guerre mondiale,  alors que son père y est meunier, pour le compte de la biscuiterie Brun. Joseph Falque naît le 12 novembre 1879 à Saint Michel  les Portes, dans le petit moulin artisanal que son père originaire de Saint Marcellin est venu faire tourner. Ils sont quatre garçons, " Tous ses fils, sauf un, ont été meuniers aussi, témoigne sa petite-fille (1) , ils ont appris le premier travail de meunerie dans ce petit moulin. Ensuite, ils ont  voyagé, pas vraiment un tour de France mais  il y avait quand même  pas beaucoup de moulins et ils apprenaient un peu le métier en allant dans d'autres moulins, et mon père a été dans toute la région et il a appris comme ça … comment fonctionnent des moulins un peu plus importants, et il était capable de réparer de faire ce qu'on appelait « rhabiller les meules », c'est-à-dire retailler les meules. C'est un travail de spécialiste. Et il s'est habitué comme ça d'ailleurs à des moulins plus importants, et à la marche de minoteries électriques comme celle-ci. C'est qu'il connaissait toute la meunerie depuis le moulin artisanal  jusqu'à la grande minoterie. " En 1906, Joseph Falque est le secrétaire du syndicat des ouvriers meuniers créé quelques mois plus tôt, il  succède à Séraphin Brunet ouvrier meunier au rondeau d'Echirolles.
A quelques centaines de kilomètres de là, à Marseille, Catherine Mallard, fille de minotier épouse en première noces Joseph Marius Touche ; nous sommes en 1903, Gaëtan Brun a 29 ans, Joseph Falque en a 24 ; chacun d'entre eux va incarner ce qui fera les  moulins de Villancourt : le travail et la sueur, l'argent, la politique.

(1) Mme Falque épouse Abric, entretien  réalisé par A. Cayol-Gérin dans le cadre de son étude patrimoniale  «  Moulins de Villancourt, 110 ans de mouture ».

 

Chapitre 5 : Les temps modernes

Où il s'agit de prendre la mesure de l'audace des investisseurs d'une part, de l'amplitude du terrain défriché par les bombes d'autre part ; Et où, alors que les meuneries disparaissent au profit des minoteries, il serait bienvenu de se poser la question : la science est-elle la mère de l'industrie ? On a vu comment, dans un moulin bien organisé, la force mécanique tient le rôle principal...néanmoins, elle n'agit pas seule.

« Réinterprétée par Henry Le Chatelelier (1), la pensée de Taylor fournira le socle d'une science de l'action qui prétend réaliser l'interêt général – c'est à dire garantir la paix sociale et augmenter la production nationale des richesses – en rationalisant les actions conformément à des fins qui sont nécessairement d'ordre économique et sera, en tant que doctrine, officiellement soutenue par l’État pendant la première guerre mondiale » (2).

C'est au tout début du XXè siècle qu'Henri Le Chatelier, découvre en traduisant Taylor la possibilité de mettre en œuvre son projet  de « science industrielle : modèle d'association théorique et opérationnel de la production scientifique et de la pratique industrielle » (3) ; or, nous précise Odile Henry, la première moitié du XX siècle est agitée par le débat « entre scientifiques, sur l'ouverture aux sciences appliquées -  l'université, affirment les opposants, n'a pas vocation à former les futurs cadres de l'industrie ni à servir de classe préparatoire aux écoles industrielles - ».  Entre 1880 et 1900 une vingtaine d'instituts de recherche appliquée sont crées au sein des facultés des sciences. Alors, est-ce un hasard si en 1919, Louis Le Chatelier, un des sept enfants d'Henri épouse la fille d'Aimé Bouchayer, l'industriel qui a su transformer sa fonderie en fabrique d'obus pendant la guerre ? et si l'ingénieur (qu'on oppose aux « purs scientistes ») Henri Sombardier succède en 1899 aux frères Breton à la tête des papeteries qui portent leur nom ? Le sien figure sur la liste des membres élus du conseil d'administration de l'Université de Grenoble, aux côtés d'Auguste de Montgolfier fabricant de papier à Annonay.

C'est le fonds qui manque le moins …

Les sites qui se consacrent à l'histoire de la meunerie française (un certain nombre est référencé par le site www.meuneriefrançaise.com) nous racontent comment, jadis, le meunier achète son grain au détail chez le blatier ou en gros chez le marchand de grains, qu'il emploie des porteurs, des cribleurs pour le nettoyer, et des mesureurs pour vérifier les quantités à la sortie du moulin. L'apprentissage du métier durait cinq ans et demi et commence à 14 ans, après avoir été vanneur, bluteur, pétrisseur… Il y a fort à parier qu'Alphonse Guérin ne l'a pas suivi et que les frères Dorel revenus à leur commerce d'épiceries et de denrées coloniales ne s'attendaient pas à répondre des dettes accumulées par leur successeur et néanmoins associé, déclaré « insolvable ».  Banquier en même temps que courtier en grains, Albert Ferradou va s'associer à d'autres pour créer en 1910 la société anonyme des Moulins de Villancourt. La banque de l'Isère, Ferradou, Reiss et Compagnie tient son siège social au 9 de la rue Lesdiguières, elle est présidée par Aimé Bouchayer, l'homme qui devient en 1912 le principal  propriétaire des terres bordant le Drac, depuis Echirolles jusqu'à Pont de Claix.

(1) ( 1850-1936) Elève de l'école Polytechnique et de l'école des Mines où il enseignera ainsi qu'à l'université de Paris,  HLC a été attaché au ministère de l'armée entre 1914 et 1918 ; promoteur du taylorisme en France il y voit un projet d'applications des théories scientifiques au monde industriel .
(2) Henry Odile. Henry Le Chatelier et le taylorisme. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 133, juin 2000. Science de l'État. pp. 79-88.
(3) François Jarrige, « Michel Letté, Henry Le Chatelier (1850-1936) ou la science appliquée à l’industrie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 259 p. ISBN : 2-7535-0019-3.19 euros. », Revue d'histoire du XIXe siècle, 33 | 2006, 169-232.

 

Chapitre 6 : Banque et négoce, les deux font l'affaire...

L'eau, la terre, le feu et peut-être même les airs... pas un élément ne résiste à l'avidité d'hommes d'une nouvelle race, des  bâtisseurs d'empire,  chez lesquels  le goût du risque  semble le disputer à l'appât du gain ; ils sont servis par la prise des pouvoirs locaux (ils briguent des mandats électifs) et par la fortune (c'est le cas de le dire) des banques de proximité et « de circuits courts des flux d'argent (qui) devait faciliter le financement des entreprises. » (1). Le moulin de Villancourt est un dé qui roule dans la partie qui se joue dans les conseils d'administration ou de surveillance des banques où siègent les industriels.

« Les industriels et les banquiers ont très bien compris l'intérêt qu'ils avaient à établir entre eux une étroite solidarité d'affaires, les uns en localisant dans la région le placement de leurs actions et obligations, les autres en accordant, après études sé­rieuses, mais toujours libéralement, les découverts qui leur étaient demandés (…). Cette solidarité d'intérêts qui s'affirme tous les jours par des actes et se justifie par d'excellents résultats, fait en somme la force de l'industrie régionale (1) ».

La fonderie de fonte et de cuivre créée par l'association de Joseph Bouchayer  avec Felix Viallet va asseoir sa prospérité sur la fabrication d'obus pour la guerre de 1870 et l'invention de la houille blanche (2). Le marché des conduites forcées est investi par Bouchayer et Viallet   qui en occupent au début du XXème siècle les trois quarts et c'est  donc tout naturellement que le premier congrès dit « de la houille blanche » se tient à Grenoble en 1902 (3). Félix Viallet sera maire de Grenoble, Eugène Bouchayer le rejoindra un temps au poste d'adjoint. Dans le même temps, la famille Cartier Millon passe de la fabrication artisanale des pâtes au concept innovant de pâtes aux  œufs frais qui multiplie par deux la production annuelle  et c'est à Aimé Bouchayer que l'un des fils rachètera la chocolaterie des Dauphins qui deviendra Cémoi.  La Société hydroélectrique de Drac & Romanche, dont les travaux commencent en 1916  entre en fonction en 1921 : les Bouchayer sont à  la fois actionnaires et fournisseurs de la firme, Aimé la préside tandis qu'Auguste en est l'administrateur délégué.  Aimé Bouchayer se re­trouve au Conseil de la Banque du Dauphiné et de­vient le pre­mier président du conseil de surveillance de la Banque de l'Isère lors de sa création au lendemain de la guerre, par transformation de la maison Ferradou & Reiss . A la même époque, exactement, le premier numéro de « Le Fraternel des meuniers et boulangers, organe mensuel officiel des syndicats ouvriers boulangers, meuniers, grainetiers et parties similaires de France et des colonies » clame « prolétaires de tous les pays, unissez vous ! ».

(1) IN : Les mutations des banques du Sud-Est dans l’entre-deux-guerres (1919-1935) », Cahiers d’Histoire, Lyon, tome XLI, n°3, 1996, pp. 343-380.
(2) Par référence au charbon, la houille blanche désigne l'eau des torrents,  utilisée  pour produire l'énergie électrique particulièrement utilisée par les industries papetières.
(3) « Rassemblant des industriels, des politiques, des scientifiques et des ingénieurs, ce congrès couronne cette phase d’explosion industrielle de la région grenobloise. » Grenoble, une longue tradition de synergie entre science et industrie, C. Januel, aout 2007 in Millenaire le centre ressource de prospectives du grand Lyon

 

Chapitre 7 : « Ah Dieu que la guerre est jolie ! » (G. Appolinaire, 1880-1918) 

1870, 1914 : les conflits sollicitent les forces économiques : à Pont de Claix, la papeterie produit du coton à nitrer pour la poudre, la fonderie fabrique des obus, l'atelier de chargement les charge, le chlore liquide qui compose les gaz de combat s'installe, bientôt le moulin tourne à plein régime pour la fabrication de la farine du biscuit du soldat : la guerre emploie les hommes au front et les femmes à l'usine, et les empires s'édifient. 

« Ils ont déversé sur une distance de 8 km, sur le front belge, 6000 bidons de chlore liquide sur les troupes françaises qui ont battu en retraite » ces quelques mots disent comment pour la première fois le 22 avril 1915, les gaz de combat sont utilisés dans un conflit armé. Parce que leurs sites sont suffisamment éloignés du front et en zone non occupée, l’État français choisit alors les localités de Jarrie et Pont de Claix pour l'implantation d'usines de chlore liquide ; Elle est confiée à la famille Gillet, de Lyon, qui règne sur un puissant groupe où les textiles artificiels (Société Nationale de la Viscose) se développent en même temps que la chimie du chlore. En 1918, peu de temps après la signature de l'armistice, le groupe Gillet rassemble en une même structure toutes les activités chimiques et fonde la société Progil. Quelques années plus tôt, le marchand de grains, farine et fourrage Pierre Brun, à la tête d'une affaire prospère, diversifie ses activités : « les besoins d'une armée en attente de la prochaine guerre sont importants. Grenoble, ville de garnison, compte huit mille hommes de troupes ; chevaux et mulets sont les principaux moyens de transports et de locomotion. La fourniture aux Subsistances militaires prend une place importante dans (leurs) activités. Le moulin de la capuche devient l'usine des Murailles pour le compressage à vapeur du fourrage qui arrive en gare de Grenoble par trains entiers. » (1). Les Brun assurant le transport de leur propre marchandise, ils le font pour les autres et développent bientôt une société de transport à vapeur sur route tout en assurant la promotion pour leur client d'un « embranchement particulier avec la gare ». En 1904, les successeurs, Alphonse et Gaëtan Brun regroupent toutes leurs sociétés en une seule : commerce de grains, farine et fourrage, exploitation d'un moulin à La Capuche, atelier de pressage mécanique à vapeur pour fourrage haute densité, location de sacs neufs, fabrication de pain de guerre et tout autre article de boulangerie et biscuiterie, fourniture de subsistance militaire, transports de la guerre, exploitation d'une distillerie de betteraves (2), cylindrage des routes avec rouleaux compresseurs à vapeur et autres travaux s'y rattachant, transport mécanique tous tonnages et toutes routes, travaux industriels et commerciaux, location d'engins agricoles… 

« Voyager est le plaisir du meunier » (dicton)

En 1909 la société du canal d'arrosage de la Romanche concède l'autorisation de dériver les eaux du canal intérieur du cours Saint-André « pour s'en servir à faire mouvoir les artifices de l'usine de Villancourt » aux nouveaux propriétaires des lieux. Ils ne sont pas moins de sept et créent un an plus tard la société anonyme des moulins de Villancourt : la concession est consentie pour trente ans, elle ne change rien à l'existant (vanne de retenue, canal d'amenée et canal de fuite) pas plus qu'elle ne s'engage sur les volumes d'eau fournie, les sommes dues s'échelonnent de 1 200 francs les premières années à 2 000 à partir du 1er juillet 1929. Les créances des propriétaires successifs depuis 1868 (Dorel et Guerin) sont annulées : que le banquier Albert Ferradou, au nom de la banque qui porte son nom ait, dès 1905, par lettre recommandée, réclamé au moulin le paiement de traites n'est peut être pas étranger à cette affaire ; ce dernier se retrouve en effet parmi les actionnaires avec Henry Merlin propriétaire, demeurant à Rochefort, commune d'Allières et Risset, Jules Neyton, propriétaire, demeurant rue des Eaux Claires à Grenoble, Jules Martin industriel demeurant boulevard Gambetta à Grenoble, Régis Bellier négociant, demeurant place Grenette à Grenoble et Eugène Frappat, industriel demeurant à Romans.  

(1) IN : « Les biscuits Brun, jalons sur un parcours glorieux mais tourmenté », Clément Bon, SMH Histoire-mémoire vive n°5
(2) Dans le quartier de la Croix Rouge à Saint-Martin d'Héres, les Brun se sont d'abord associés au maire de Grenoble, Stéphane Jay dans cette affaire de la « distillerie agricole de Grenoble » qui fournira à l'armée l'alcool nécessaire à la fabrication d'explosifs lors du premier conflit mondial.
Photo : dans l'entreprise Magnat-Simon on remplit les obus (l'entreprise était située dans l'actuelle rue Benoit-Jay et employait le père de M. Sabatier, lequel a fait don de cette photo aux archives municipales de la ville). 
 

Chapitre 8 : De l'intérêt aux intérêts 

Henry de Vernissy a été l'administrateur comptable des moulins de Villancourt vingt-quatre années durant, entre 1950 et 1974. Interrogé en 1986 par Anne Cayol Gérin - missionnée par les villes de Pont de Claix et d'Echirolles devenues propriétaire des bâtiments désaffectés pour, précisément, leur projeter un avenir - il lui rapporte l'histoire du moulin telle qu'elle lui a été transmise, de l'intérieur. Cela se passe d'après lui, dans les années 1870-1871 : des « hommes d'affaires » dit-il, constatent les difficultés que rencontrent les petits moulins implantés dans la campagne pour approvisionner Grenoble, laquelle est assez mal fournie en farine : les petits moulins situés en pleine campagne ont des difficultés d'acheminement, l'existence d'un canal est donc archi-déterminant pour l'implantation du moulin : « le canal d'eau courante permettant de mouvoir le moulin passait par là-devant et faisait tourner la turbine, complété par l'électricité ». La société anonyme des moulins de Villancourt (voir chapitre 7) va en effet présider aux destinées du moulin jusqu'au moment où, d'après M. De Vernissy : « par un jeu d'interêts composés, le moulin est tombé entre les mains de la biscuiterie (Brun) et pratiquement acheté ». Et de déplorer que les archives des moulins et des biscuits Brun ayant été brulées, on ne puisse en savoir beaucoup plus. Que se passe-t -il précisément au moulin de Villancourt (il semblerait en effet qu'il faille parler « du moulin » jusqu'au rachat par la biscuiterie Brun où s'imposent « les grands moulins de Villancourt »), que se passe-t-il donc avant, pendant et juste après la première guerre mondiale ?

Tant que les lapins n'auront pas d'historien, l'histoire sera racontée par les chasseurs

Juste avant la guerre, c'est la « Belle Epoque » et en France, dans la plupart des secteurs d'activité, les conflits sociaux se multiplient : les revendications concernent le temps de travail, le salaire, la prise en compte des sections syndicales, sur fond de reconnaissance du travail et des savoir-faire.


Photo : Le fraternel des meuniers, organe mensuel officiel des syndicats ouvriers boulangers meuniers (source : gallica.bnf.fr)

 

​Localement, on trouvera un témoignage des conditions de travail faites aux femmes sous la plume de Lucie Baud, née en 1870 à Saint-Pierre-de-Mésage, ouvrière aux soieries Duplan de Vizille et seule femme déléguée au sixième congrès de la fédération nationale de l'industrie textile à Reims en 1904. La grève des tisseuses contre les cadences infernales et les salaires de misère qu'elle anime en 1905 dure plus de cent jours et l'obligera à quitter Vizille pour Voiron, où elle s'illustre notamment dans la défense des femmes italiennes accusées de venir prendre le travail des autochtones (1). C'est à madame Abric, née Falque, que nous devons le témoignage suivant :  « mon père a été embauché au moulin en 1923 (…) je suis née en 1925, mes parents habitaient ici quand ma mère est partie accoucher, ils habitaient là où par la suite habitait le contremaître, un logement avec deux pièces au rez-de chaussée et deux pièces à l'étage (…) ma mère tenait une espèce de cantine pour les ouvriers ( …) et mon père faisait une équipe tournante pour faire marcher le moulin. Pour ma naissance, c'est le camion du moulin qui a emmené ma mère à l'hôpital  et c'est M. Genon ( le comptable) qui a téléphoné à ma grand-mère, partie faire la couture chez une dame bourgeoise, pour qu'elle vienne »… Les autres témoignages recueillis par Anne Cayol Gérin dans le cadre de la mission qui lui a été confiée le confirment : l'ambiance « au moulin » est familiale, on travaille, y compris de nuit et on vit au moulin, le travail est dur mais réalisé par des hommes de l'art auxquels finiront par s'opposer des intérêts financiers, leurs profits une fois faits.

(1) L'historienne Michelle Perrot a repris et commenté le témoignage de Lucie Baud dans Mélancolie ouvrière, Grasset, collection Héroïnes, Paris, 2012.

 

Chapitre 9 : Voici venu le temps des héritiers

Où l'on voit les pères fondateurs laisser leurs places à leurs héritiers ; les liens se tissent, au sens premier du terme, sur fond d'affaires immobilières. De l'aveu même de celui qui fut dirigeant du conseil national du patronat français (Cnpf, ancêtre du Medef) et père de l'actuel président du mouvement des entreprises de France (Medef) : “Pour la succession des entreprises familiales les patrons se partagent en deux catégories : ceux qui croient que le génie est héréditaire et ceux qui n’ont pas d’enfants”. L'humour en plus.

Quels faits, quelles sources permettent à Bernard Montergnole (1) d'écrire dans son ouvrage consacré à l'histoire de sa ville : « des Echirollois ont trouvé place à la chocolaterie Cémoi ou encore aux biscuits Brun, dépendants l'un et l'autre de Ferradou » ? Une chose est sûre : la banque Ferradou-Reiss (qui deviendra Nicollet et Lafanechère puis, Banque de l'Isère) est, dans les années 20, LA banque des industries alimentaires ; d'ailleurs la société anonyme des moulins de Villancourt, qui s'est constituée en 1909 et dont l'administrateur est Albert Ferradou, déplace son siège social de Pont de Claix à Grenoble, au 9 de la rue Lesdiguières, le siège de la banque. En 1917, Aimé Bouchayer succède à son père Joseph, le fondeur- fondateur, rachète la fabrique de chocolats le Dauphin qu'il cédera à Felix Cartier-Millon (la marque deviendra avec lui Cémoi), fils de Louis, créateur de la fabrique de pâtes aux œufs frais Lustucru. Il n'est pas inutile de noter, pour la suite de notre histoire, qu'à partir de 1940, un autre fils de Louis Cartier-Millon, Albert, qui a gardé l'usine de pâtes s'en retire afin, dit-on, d'éviter tout contact avec les allemands, alors qu'on trouve dans la presse locale, l'annonce d'une audience de la cour de justice civile durant laquelle Pierre Cartier-Millon (directeur commercial de Cémoi et fils de Félix) est prié de s'expliquer, à la Libération, sur son appartenance au PPF, parti d'inspiration fasciste de Doriot.


Au 9, de la rue Lesdiguières à Grenoble, la plaque apposée sur le mur juste à côté de l'entrée ne commémore aucune société anonyme qui établit son siège ici, mais, la poétesse Suzanne Renaud qui y vécut dans les années 60, avant de rejoindre la Tchécoslovaquie, patrie de son mari Bohuslav Reynek (photo Sylviane Raynaud).

 

En 1923, Edmond Gillet succède à son père à la tête d'un puissant groupe où les textiles artificiels se développent en même temps que la chimie, c'est alors que la société nationale de la viscose qu'il représente rachète à la société immobilière des Champs Elysées (1, rue Lesdiguières à Grenoble) présidée par Aimé Bouchayer, les terrains où se construira la cité de la viscose. Né dans le moulin de la Capuche que son père a reçu en cadeau de mariage, Gaëtan Brun meurt en 1923, à 49 ans sans laisser d'héritier. Mademoiselle Claire Mallard veuve Touche et épouse Darré (en seconde noces, donc), fille d'un minotier marseillais, est très liée aux banquiers et industriels grenoblois : les Mallard possèdent déjà des parts de la société anonyme Bouchayer et Viallet et René Ferradou témoigne à propos de Claire Darré-Touche : «  elle était présidente du conseil de surveillance de la banque de l'Isère et après le décès de mon grand-père, en 1924, elle n'a eu de cesse d'obtenir de mon père, Denis Ferradou, la cession de son paquet d'actions (des Moulins de Villancourt), ce qui fut fait je pense en1928 ; c'était une personne qui était tenace ». Elle héritera de la biscuiterie (ses centaines d' ouvriers et ses 40 tonnes de biscuits par jour), de la distillerie, de la levurerie et de la société pour la construction et l'entretien des routes, la SACER, créée par Gaston en 1920 et devenue avec ses 84 rouleaux compresseurs le parc le plus important de France. Quant à la légitime madame Brun, née Amélie Laurent, épousée en 1901, elle s'en ira créer dans le centre de la France une entreprise de cylindrage dénommée jusqu'après sa mort en 1944 et à sa demande : « société Veuve Gaëtan Brun ». 

Comme dans un moulin…

Après la guerre de 70 et avant celle de 14, le comité de ravitaillement de Grenoble a établi la liste des producteurs, industriels, courtiers et intermédiaires susceptibles de fournir des marchés en cas de mobilisation : on y trouve : pour le blé, Armand (avenue Alsace Lorraine), pour la farine, l'avoine et l'orge, Brun père et fils, négociants rue du Polygone (actuelle avenue Pierre Semard à Grenoble). C'est à cette adresse que travaille l'ouvrier meunier François Picot, membre du syndicat CGT de la corporation qui compte 64 membres en Isère en 1906. Selon le témoignage d'Henry de Vernissy (2) dès les années 20, le moulin de Villancourt est un des « ateliers » de la biscuiterie Brun « il est là au lieu d'être à la Croix Rouge, à Saint-Martin d'Hères », ce que corrobore le témoignage de Mme Abric, née en 1925 (3) : « Madame Darré-Touche est venue visiter les lieux, y compris le petit appartement là-bas où ma mère était en train de me langer sur la table, alors après avoir demandé à quoi servait ce local, là, à quoi servait « ces gens », elle a dit «  bon ! vous me supprimerez tout ça », ma mère était scandalisée et toute sa vie elle en a parlé : comment pouvait-on traiter une famille de « tout ça » et dire « à supprimer » ! Elle n'imaginait pas que ça puisse exister ! ».

(1) Professeur agrégé d'histoire, enseignant à l'IEP de Grenoble, député socialiste de l'Isère (1983-1986), adjoint au maire d'Echirolles, dans « Histoire d'Echirolles, du bourg vers la cité ouvrière »
(2) Clément Bon,op.cité.
(3) voir « Les moulins de Villancourt, hier, aujourd'hui, demain » : chapitres précédents.
 

Chapitre 10 : Une première page se tourne

Le 25 juin 1986, quand René Ferradou, petit-fils du propriétaire du moulin de Villancourt répond aux questions d'Anne Cayol Gérin il a soixante et onze ans ; son témoignage est très précieux car il est le seul qui rend compte de cette période où, dans les années vingt, il venait avec ses frères passer ses jeudis au moulin … 

 

« Il y avait une prairie avec des agrès, je faisais de la balançoire et des anneaux (…). Alors on venait tous les trois, avec mes frères, depuis Grenoble, à vélo, on avait le gouter dans les sacoches (…) ; Et puis on allait voir la farine (…), y’avait des blés durs, y’avait des semoules, y’avait toute sorte de choses et après écrasement on voyait cette farine qui descendait par des petits couloirs vitrés ; on pouvait lever le tiroir et faire des prélèvements de farine pour voir si elle était bien moulue (…). Puis on était couverts de farine, c’était merveilleux ! Je regardais volontiers charger et décharger les sacs de blé qui arrivaient de la gare (…) , il y avait des charrois de chevaux, avec deux chevaux, des sacs de blé. Et tout ça était pointé à l’entrée, par un comptable, ça partait sur des diables, dans les silos. Et puis la même chose pour la sortie de la farine. C’était passionnant à voir ! »


Vue du champ où se trouve désormais Flottibulle - 1947 (photo Angel Jimenez)

 

Grâce à son témoignage, il est possible de dater le remplacement des chevaux par les camions, tout comme l'électrification du moulin et l'abandon de la roue à aube  :

« Mon grand-père avait plusieurs camions Berliet, à bandage plein et avec transmission par chaîne du pont arrière, ça faisait un boucan d’enfer (…) Je connaissais tous les ouvriers : ils se mettaient un sac, comme un bonnet, ça leur pendait dans le dos, comme les charbonniers, et ils transportaient ces sacs qui faisaient bien 80 ou 100 kilos. Sur les épaules, là, en travers. Puis d’un coup d’épaule, ils les balançaient. C’était quelque chose ! C’était pas mal outillé à l’époque, pour un moulin ; y’avait des tapis roulants (…) mais les sacs de blé étaient transportés sur des diables (…) ces sacs de grains partaient dans un coin, dans le silo, il y avait un silo par catégorie de grains. Alors je me souviens tout le monde avait une terreur folle des rats ; on nous lançait sans arrêt : « attention ! mangez pas les graines ! », « il y a des grains empoisonnés » ! (…). Parce qu’il y avait énormément de rats, des rats des champs qui venaient là. Puis alors, ce qui me passionnait, c‘était la roue à aube (…) Il y ’avait une énorme roue à aube entrainée par ce ruisseau qui longeait le cours Jean Jaurès, jusqu’à Pont de Claix. Quand on prenait le tramway par exemple, on longeait ce ruisseau (…). Cette roue à aube était énorme, elle faisait 3 mètres de haut sur 2 m 50 de large , elle entrainait les vieilles machines, avant qu’il y ait l’électricité. »

Précieux le témoignage de Monsieur Ferradou l'est aussi pour ce qu'il révèle de la vie dans le moulin, le travail difficile pour les ouvriers, mais l'ambiance familiale qui règne :

« Et puis il y avait une petite passerelle avec un parapet pour éviter de tomber dedans parce que c’était quand même dangereux ; alors on nous tenait par la main, pour nous faire visiter ça, mon grand-père avait dit : « Attention ! Surveillez les ! ». Et alors, j’ai un souvenir très précis de la passerelle là, qui faisait beaucoup de bruit. On n’était pas très haut, et on courait dessus parce qu’on trouvait ça formidable. Les camions étaient garés là-bas au fond (…). J’ai assisté à un incendie par un camion dans le garage là-bas (…). Ils étaient préhistoriques ces camions, il suffisait que des gouttes d’essence tombent sur un tuyau d’échappement un peu brûlant... On avait téléphoné à mon père et il s’était précipité sur le téléphone, pour appeler les pompiers. Et à l’époque, les pompiers étaient avenue Félix Viallet et ils avaient de vieux camions, ils mettaient bien une demi-heure, trois quarts d’heure pour venir. Enfin, ils avaient éteint l’incendie ! ».

Claude Ferradou crée dans les années 1970 le centre de généalogie du Dauphiné, il est membre de l'académie delphinale et a publié dans la revue des Amis de la vallée de la Gresse (1) une chronique intitulée «  Histoire de ville, histoires de vies : un siècle à Pont de Claix, 1830-1930 » : on y apprend que l'un des principaux contribuables – qui fait commerce de boucherie - de la ville de Pont de Claix est, à l'orée du XXème siècle, l'aïeul de René Ferradou, Jean Larat : sa fille étant devenue veuve à 28 ans, elle a épousé en seconde noces Albert Ferradou, né également vingt-huit ans plus tôt, à Bourg-de-Péage, dans la Drôme, et employé comme comptable au moulin Gatel de Pont de Claix. Si ce dernier s'associe très vite à un ancien marchand de grains aux halles de Grenoble pour fonder la banque Ferradou-Lambertin & Rafin (qui devient à partir de 1901 la banque Ferradou & Cie ), il crée dès 1910 la société des moulins de Villancourt avec cinq autres associés, à laquelle son fils Denis prendra très vite part , « jusqu'à, écrit Claude Ferradou, sa cession à la société des biscuits Brun en 1928 » ; et d'ajouter : « cette société étant déjà depuis plusieurs années en relations étroites avec la minoterie et la banque. Les moulins de Villancourt deviendront d'ailleurs assez vite une affaire de famille puisque Théodore Bonnot, époux de Jeanne Valette petite fille de Jean Larat y exercera également plusieurs années les fonctions de directeur. » Est-il le directeur qui en 1927 assiste à la construction des trois petites maisons, sur le terrain occupé actuellement par le centre aquatique, destinées à accueillir chacune deux familles d'ouvriers ? On ne le sait pas mais on sait en revanche que dès 1928, Claire Mallard, épouse Darré puis Touche, dont Gaëtan Brun a fait son héritière, impose à la tête des moulins de Villancourt son frère Michel.

(1) Pour ne pas oublier, revue d'histoire des Amis de la vallée de la Gresse et des environs, semestriel , N° 67 juin 2011, pages 24 à 36. 

 

Chapitre 11 : Il y a farine, et… farine !

Où l'on voit comment en intégrant l'usine Brun, l'activité du moulin se recentre essentiellement sur la production de farine pour biscuits.

Parmi les nombreux et précieux témoignages recueillis en 1986 par Anne Cayol-Gérin, figure celui de Michel De Brion, directeur des biscuits Brun de 1953 à 1981 ; il se souvient que le moulin de Villancourt était une unité sans problème qui « marchait tout seul », que l'usine des biscuits Brun se développe autour de la guerre de 14 et de la fabrication du biscuit du soldat, et que le premier tombe dans l'escarcelle de la seconde après la mort de Gaëtan Brun en 1923 : « C'est une affaire qui s'était développée grâce à l'arrivée de cette industrielle, madame Darré-Touche qui avait donc une biscuiterie et pour laquelle elle avait besoin de farine. Du souvenir que j'en ai - j'ai connu madame Darré-Touche, mais je n'ai pas connu Gaëtan Brun - Gaëtan Brun était un homme qui aimait créer des affaires, mais il ne savait pas les gérer, voilà le souvenir que j'en ai ; c'est peut-être complètement faux, je l'ignore et c'est lui qui avait crée les biscuits Brun, sous son nom, mais il n'a pas su les gérer, et très rapidement il a été peut-être débordé par la réussite, et quand on est débordé par la réussite on tombe tout de suite sur les problèmes d'argent. » La rumeur allait bon train concernant les liens qui unissaient Gaëtan à celle dont il fit sa légataire universelle. Selon le témoignage de Mme Abric, Claire Darré-Touche, en visite au moulin, vient prendre possession des lieux et sa façon de le faire sera non seulement de nommer son frère, Michel Mallard, à la tête du moulin, mais de disposer de ceux qui y vivent  : « Monsieur Gaëtan Brun, se souvient Mme Abric, est mort et à ce moment là, et elle est devenue quelqu'un. Elle avait quand même assez de pouvoir pour se permettre de dire «  supprimez moi tout ça  ! » (1). Elle est venue visiter comme la patronne quoi, la nouvelle patronne ». 

«  La patronne des biscuits Brun, c'était la sœur du directeur... »

Lorsqu'Angel Jimenez entre au moulin en 1940, Michel Mallard en est encore le directeur : « La patronne des biscuits Brun, c'était la soeur du directeur. A sa mort, elle a désigné le gendre de monsieur Mallard, le mari de sa nièce ; Après il en est venu un d'Italie, c'est quand il était directeur qu'il y a eu le feu (aôut 1945, n.d.l.r.). Et puis après il y avait Garnier (…) qui a fait fonction de directeur ». Dès lors et jusqu'à la fin de la guerre et l'incendie, l'activité du moulin va être centrée exclusivement sur la livraison de la farine pour la fabrication des biscuits. « A ce moment là, madame Darré-Touche qui aurait acheté et le moulin, est devenu essentiellement producteur de farine pour la biscuiterie. Et seulement pour la biscuiterie. Y'avait pas de négoce de farine pour la consommation des boulangers car de toutes les manières, techniquement, c'est pas le même genre ou la même qualité de farine »,  témoigne M. De Brion, et de poursuivre : « un moulin c'est une unité où il y a toujours très peu de personnel car c'est très automatique, c'est un système en trois huit mais pour faire tourner le moulin en huit heures de temps, il fallait deux personnes. Là où il faut du monde, c'est au niveau de l'ensachage, pas au niveau de la fabrication… Donc c'était une petite unité, par rapport à l'énorme usine des biscuits Brun où à la même époque, il y avait 1000 personnes (…) Le seul problème qu'on avait, c'était d'acheter les blés adéquats pour faire le type de farine qu'on voulait et que la farine soit une fois pour toute, déterminée, qu'on en détermine la qualité et ensuite c'était la surveillance de cette qualité. Ça c'était le travail essentiel du chef meunier. Le deuxième travail consistait à vendre ce qu'on appelle les issues c'est çà dire toutes les parties qui proviennent de l'écorce du blé ». Angel Jimenez travaille au moulin jusqu'en 1966, soit 26 ans en tout, ce qui ne l'empêche pas de déclarer : « On n’avait rien à voir nous avec les biscuits Brun, là-bas ; c'était à eux, mais non ! Il fallait que le moulin y marche sinon, ben, ils achetaient la farine ailleurs... ». Il est remarquable que la destinée de « capitaine d'industrie » s'empare des femmes dès lors qu'elles deviennent veuves (légitimes ou pas, d'ailleurs). Ainsi une des ces femmes « remarquables » a été la veuve de Charles Wendel, Marguerite d'Hausen, qui, en 1784, prend en mains la conduite des forges d'Hayange, livrant jusqu'aux boulets de canons, avant d'être arrêtée et traduite devant un tribunal révolutionnaire en 1794 pour intelligence avec les émigrés et complicité avec un partisan du roi. Thérèse Krupp (1790-1850) sera une autre veuve illustre, appelée à remplacer son défunt mari, mais l'histoire retiendra surtout le (funeste) prénom de sa petite-fille Bertha : guerre, cupidité et trahison ne sont pas réservés aux hommes. 

 

Chapitre 12 : Mensonges et collaboration

Pendant que la biscuiterie devient la première d'Europe et que les moulins de Villancourt tournent à plein régime pour lui fournir la farine nécessaire (mais pas suffisante), la course au profit et les jeux politiques de sa propriétaire la conduisent au bord du gouffre.

L'année de la guerre, 1939, scelle sur le papier les destins du moulin de Villancourt et de la société anonyme « Biscuits Brun ». La société anonyme « des anciens établissements Gaëtan Brun » constituée en 1919, est représentée, chez le notaire, par Madame Claire Mallard veuve Touche épouse Darré. Celui qui selon la formule consacrée « agit au nom de la société des Moulins de Villancourt »  n'est autre que le propre frère de la dame, Michel Mallard. L'objet de la nouvelle société est la « fabrication des farines, des biscuits ordinaires et de luxe, pains d'épices, pains de régime, pâtes alimentaires, confitures, conserves de viandes ou de légumes, et généralement de tous produits alimentaires quelconques » ; L'acte notarial de fusion inclut « toutes entreprises et opérations mobilières, immobilières, industrielles, commerciales et financières se rattachant directement ou indirectement à l'objet social et même à tous autres objets qui seraient de nature à favoriser et à développer l'industrie et le commerce de la société ». Parmi les administrateurs figure effectivement un certain Henri Darré demeurant 45 avenue Montaigne à Paris, propriété des Biscuits Brun. Il est précisé que la fusion ne concerne pas la « distillerie de la Croix Rouge » (49 grand rue à Saint-Martin d'Hères) et la société anonyme « Distillerie de France » à Parigny, dans la Loire. On n'y note pas non plus la présence de la Sacer, présidée depuis 1922 et jusqu'en 1940 par Aimé Bouchayer. Sont ensuite énumérés les biens apportés par Brun : un fonds de commerce de biscuiterie situé 1, rue du général Marchand à Grenoble, qui n'est autre que la demeure de Claire Darré-Touche, une propriété industrielle à usage de fabrication de biscuits, deux maisons, un pré à Saint-Bernard du Touvet, sur lequel est construit un bâtiment affecté à une colonie de vacances, une propriété à Bordeaux, un immeuble de cinq étages à Marseille, une propriété à Lyon. La société prend la dénomination de Biscuits Brun (biscuiterie-minoterie) et son siège est fixé à Grenoble : 1, rue du général Marchand.   

Gilbert Bosetti apporte, dans son livre de souvenirs « Un petit dauphinois sous l'occupation : le temps retrouvé d'une enfance » (1), un témoignage sur cet hôtel particulier :
« La grande bâtisse dont marraine tenait la conciergerie jouxtait la faculté de lettres de la place de Verdun (…). Nous pénétrions dans une vaste cour pavée, bordée par les deux ailes du bâtiment en forme de U (…) sur la partie droite de la façade, s'ouvrait la grande porte en bois du garage où mon parrain Henri, chauffeur de madame Darré-Touche, rangeait la voiture (…). Tout de suite à droite en entrant dans le hall se trouvait la conciergerie : porte vitrée avec rideau. Marraine nous recevait dans sa petite loge. Outre la fenêtre qui donnait sur la cour, il y avait une ouverture magique au milieu d'une haute crédence… (l'auteur) était très impressionné par l'immense cage d'un escalier monumental dont la belle rampe en fer forgé dessinait une vaste courbe. On se serait dit dans un château… (ce) vaste escalier conduisait aux appartements de la patronne.


« Eh ! Garnement, arrête de faire ce vacarme ! ». Là-haut penchée à la balustrade, une énorme femme en robe de chambre ou en tunique tendait vers (l'auteur) un bras menaçant. Marraine se précipita et se confondit en excuses (…). Grand Dieu, son filleul avait irrité Madame Darré-Touche ! Cette dea ex machina surgie des hauteurs était la patronne redoutée d'une usine célèbre dans toute la région (...). Sous l'occupation, la nouvelle patronne joua sur ses relations vichyssoises pour obtenir de fructueux marchés (…) j'ai appris beaucoup plus tard par des confidences de ma famille puis en lisant des travaux d'historiens que cette dame qui avait grondé (l'auteur) dans le hall était un personnage redoutable, dont le règne dépassait largement l'agglomération grenobloise. Cette Madame Darré-Touche était une amie personnelle de l'épouse du maréchal Pétain. Lorsque le chef de l'Etat était venu en visite officielle à Grenoble, la maréchale n'a pas manqué de se rendre chez elle, rue du Général-Marchand à l'angle de la place de Verdun (…). On peut voir au musée de la Résistance une photo géante de la mère Darré-Touche en bonne place parmi une brochette d'autres sinistres figures de la collaboration. Elle envoyait régulièrement à Vichy des quintaux de biscuits mais qui en était informé ? En retour, elle ne devait avoir aucun problème d'approvisionnement en blé ». Si la fameuse grève du 11 novembre 1943 est suivie par la totalité du personnel de la biscuiterie Brun, impossible de déterminer si ceux du moulin de Villancourt en font partie. En aôut 1944, « la nommée Darré-Touche » fait l'objet d'un mandat d'arrêt, elle sera astreinte à résider au camp de Fort Barraud ; sa fuite est programmée par le cabinet de Pétain.
En décembre 1944, alors que ses biens sont sous séquestre, le préfet « constatant une quantité anormale de vivres, charbons et bois entreposés à son domicile décide sa distribution » ; Un comité de gestion est nommé par arrêté préfectoral du 3 octobre 1944, le personnel est mis au chômage pour 4 mois, l'usine qui était la plus grosse biscuiterie d'Europe réouvre le 3 janvier 1945.

(1) Graveurs de mémoire-L'Harmattan, 2014.  

 

​Chapitre 13 : A la guerre comme à la guerre

Alors que la biscuiterie, qui est devenue la plus grande d'Europe et une des plus importantes au monde, traverse la guerre entre collaboration active de sa patronne et des faits de résistance qui prennent appui sur le personnel (1), à Villancourt, la basse-cour et les jardins permettent de tenir face aux restrictions, et le moulin brûle...

Angel Jimenez a donc trente ans en 1940, lorsqu'il entre au moulin de Villancourt ; lorsqu'il le quitte, 26 ans plus tard, il est représentatif de ces personnels qui ont appris le métier de la meunerie sur le tas. D'abord dans la cour (par opposition au moulin ) à la sacherie, où il récupère la farine dans des sacs de 100 kg, les charge sur le dos – une glissière ne sera installée qu'en 1969 – les « gerbe », c'est à dire les attache, les empile, charge enfin le camion qui les transporte à Saint-Martin d'Hères, à la biscuiterie qui pendant toutes les années qui précèdent la Libération sera le seul client de Villancourt. « J’en ai vu rentrer sept ou huit ici, des gosses, ils devaient avoir dans les 15 ans, témoigne-t-il, on déchargeait les camions sur le dos, des sacs de 105 kg. Seulement tout le monde a pas résisté. Moi, ça a duré vingt-six ans, ça m’a pas tué. Mais j’ai vu des plus costauds partir au bout d'un jour ou deux, le dos en sang ». Excellent touche-à-tout il va s'occuper de l'entretien du moulin et des cylindres qui ont remplacé les meules : « 1 semaine de nuit et 2 de jour, puis après ça se répétait. Toutes les semaines, on changeait de faction. Le plus terrible, c’était la nuit parce qu’on était que 2 ; dans la journée, bon, on se secouait, on allait voir les autres, et puis quand le moulin y marchait bien… on peut s'en aller à la place Grenette quand ça marche bien ! Mais quand ça marche pas, hé ben on n’a même pas le temps de casser la croûte… ». Les « factions »  s'organisent de 20h-4h, 4h-midi, et midi-20h, le moulin fonctionne six jours sur sept, ceux de la cour, de la sacherie, font des journées de 9h. A la direction dans ces années-là, après le frère ce sera au tour du neveu de faire la différence avec la gestion autoritaire de Claire Darré-Touche, au point qu'inquiété par les autorités allemandes, monsieur Lefèvre sera défendu par les employés du moulin et lavé de tout soupçon. Il sera aussi l'homme du poulailler, celui qui chaque matin va prélever des œufs pour les distribuer aux enfants du moulin… et fermera les yeux sur la disparition de quelques kilos de farine ?

Le feu au moulin

A la Libération de Grenoble, en Août 1944, Claire Darré-Touche, patronne des biscuits Brun, qui a clairement affiché ses sympathies pétainistes, fait l'objet d'un mandat d'arrêt ; elle prend la fuite en Suisse (comme en témoigne Gilbert Bosetti dans l'ouvrage précédemment cité). Ses biens sont mis sous séquestre, le préfet nomme un administrateur et un comité provisoire de gestion est constitué : un directeur général (M. Charnaux), un directeur technique, un directeur commercial, et un représentant du personnel forment le comité de direction, quant au comité de gestion lui-même il est composé de 4 ouvriers, 2 ouvrières, 2 employés, 2 agents de maitrise, 1 cadre commercial ou administratif. Deux parents de madame Darré-Touche font encore partie du personnel : monsieur Chapulut, chef de dépôt à Marseille, son beau-frère, et monsieur Lefevre, directeur du moulin de Villancourt, le comité leur demande de partir. Monsieur Lefevre est remplacé par monsieur Rocher, c'est alors que le moulin brûle presque entièrement ; Pour Angel Jimenez, cela ne fait aucun doute, le feu a été délibérément provoqué par le directeur et le gardien pour camoufler un trafic de farine et de blé. L'histoire n'a pas jugé… « Le moulin était tellement intégré dans l'usine qu'on en parlait pas particulièrement, témoigne le directeur de l'usine Brun en 1953 (qui se trouve également être apparenté à Claire Darré-Touche), si ce n'est cet incendie qui a eu lieu dans les années 1945 et qui a posé problème. Car à ce moment-là, les responsables du moulin se sont interrogés pour savoir ce qu'ils allaient faire : s'ils allaient ne pas le reconstruire et acheter la farine ou au contraire le reconstruire et fabriquer la farine pour eux. Il s'est avéré certainement plus intéressant de faire comme ils ont fait, c'est-à-dire refaire un moulin et re-fabriquer de la farine ».


Le Moulin en 1945, avant l'incendie (photo Mme Abric)
(1) le comité de gestion lors de sa séance du 20 juin 1945 décide que s'agissant des ouvriers ayant quitté l'usine en 1944 pour le maquis, ce temps sera pris en compte pour le calcul des congés payés.

 

Chapitre 14 : La basse-cour de Villancourt

Où l'on voit que la gestion de l'usine de biscuits Brun par des représentants du personnel - sous l'autorité, toutefois, des anciens directeurs - va conduire, pour une période assez courte, à diversifier l'activité des moulins de Villancourt, qui fournissent la farine des boulangers. Villancourt vit au rythme de la reconstruction du moulin en attendant d'être fixé sur son avenir.

Entre le mois d'octobre 1944 et le mois de juin 1948, le comité de gestion des usines Brun, mis en place par le préfet après la confiscation des biens de Claire Darré-Touche, va se préoccuper de deux choses concernant Villancourt : le sort réservé à la basse-cour, puis, après l'incendie d'août 45, celui réservé au moulin. Il propose d'abord, dès octobre 44 que « les volailles se trouvant à Villancourt ne soient plus abattues mais soient le point de départ d'un élevage collectif », ce qui permettrait, est-il précisé, d'avoir « une production d'oeufs et de viande réservée à tout le personnel de l'usine ». Ainsi, le paragraphe intitulé « poules et lapins de Villancourt » mentionne la décision de confier à un monsieur Grillon « l'approvisionnement et le contrôle de la basse-cour et du clapier de Villancourt » ; en novembre 44 l'intitulé devient « la basse-cour de Villancourt » et le comité décide de « poursuivre l'élevage pour la production des œufs qui seront répartis au personnel par les soins de la coopérative », car, est-il précisé : « il ne faut pas que cette basse cour constitue une charge pour la société ». Le 18 août 45 un incendie ravage le moulin. On peut lire dans le procès verbal de la réunion du comité de gestion en date du 3 octobre suivant : « il est regrettable que l'incendie du moulin soit venu interrompre pour cette usine une réussite financière si bien commencée (…) nous avons décidé ensemble de faire reconstruire au plus tôt (et compter) 8 à 9 millions pour avoir un moulin vraiment moderne ».

Le choix des travailleurs : un bel outil !

En janvier 1946, le comité décide  le maintien de la basse cour dont la gestion est confiée à M. Rocher ; par contre, il « limite à vingt le nombre de volailles et de lapins appartenant à chaque employé dans l'enceinte du moulin ». Colette Chaniet embauchée en novembre 1947, témoigne : « derrière, y'avait une basse cour où on élevait pas mal de bêtes. Et les bêtes étaient vendues. Y'en avait quelques-unes qu'étaient vendues au personnel, d'autres, qu'étaient vendues à la biscuiterie », elle évoque aussi l'existence d'un immense poulailler, d'une couveuse à poussins et d'une porcherie qui, n'existe déjà plus alors. D''après Angel Jimenez, le champ même qui jouxtait le moulin a été cultivé : « pendant la guerre on a fait des haricots, enfin, pour le moulin, hein ? Un an ou deux ». « Nous étions encore sous le régime de restriction du point de vue des farines et du contrôle de farines, poursuit Colette Charniet, à cette période là, on travaillait exclusivement pour les boulangers, on avait pas mal de clients, on faisait la tournée Pont de Claix, Grenoble, Echirolles, La Mure, la Motte d'Aveillans, Villards de Lans, Meaudre » ; Le 5 novembre 1947, le non-lieu dans l'affaire Darré-Touche est prononcé, ses droits lui sont restitués ; La presse de la Résistance dénonce « des profits illicites de 5 millions et demi, un déni de justice : le non- lieu de la mère Darré-Touche est une belle rencontre de milliardaires, un succès de protection gouvernementale ». Déjà, en avril 1945, un peu avant le jugement et manifestement pressé par le ministère de l'intérieur, le préfet avait prévenu : « la sévérité qu'elle apportait dans la conduite de ses usines, la dureté à l'égard du personnel, son âpreté au gain, son indifférence envers les œuvres sociales, lui ont attiré le ressentiment général de la population ouvrière du département… en outre, les formations FFI (forces françaises de l'intérieur) ayant pénétré en son domicile y ont découvert des quantité considérables de vivre et d'approvisionnement », puis en 1947 : « la levée des séquestres risquerait de conduire à des troubles importants »... Elle démissionnera ainsi que son mari et c'est le directeur de la banque de l'Isère qui est nommé administrateur délégué de l'usine des biscuits mais aussi de la distillerie. La levée des séquestres intervient très exactement quelques jours avant l'inauguration du nouveau moulin : sa reconstruction décidée donc par le comité de gestion s'est effectuée selon les techniques les plus modernes et on vient de toute la France pour voir fonctionner les moulins de Villancourt à la pointe du progrès. Le procès-verbal de la réunion du comité inter-entreprise du 8 juin 1948 indique que la réunion est présidée par Max Roger David, chargé des intérêts de Madame Darré-Touche, assisté de messieurs Charnaux et Genon. les deux directeurs qui présidèrent aux destinées du comité de gestion.

 

Chapitre 15 : Une histoire s'achève, une autre peut commencer… 

A partir de 1950, et après des années troubles de l’occupation, les Biscuits Brun deviennent Pâtes la lune (Bozon et Verduraz), puis LU, Brun et associés (LBA) et Comastock. C’est entre 1977 et 1981 que se fait la transition du moulin à farine aux silos à musique... Et puisqu'on doit à Pythagore l'invention d'une table d'harmonie (« tout ce qu'on peut connaître a un nombre, sans les nombres, nous ne comprenons, nous ne connaissons rien ») la vocation du lieu semble toute tracée, en direction des étoiles.

On peut lire dans La France sociale municipale (Maison-Alfort, N°2, 1er trimestre 1957) : « De nombreuses industries alimentaires se sont installées à Maisons-Alfort parfois dès la fin du XIXe siècle : l’Alsacienne Biscuits, Bozon-Verduraz, Les Biscuits Brun et les Pâtes La Lune, Fould-Springer (1872), la biscuiterie Gondolo, la Biscuiterie Léon, la distillerie de la Suze, la Vermicellerie Parisienne » (1). On trouve aussi des informations selon lesquelles, en 1936, la fabrique savoyarde de pâtes Bozon-Verduraz connue sous le label « E.B.V. La Ruche » puis surtout « E.B.V. Pâtes la Lune, » licencie plus de 700 ouvriers, alors que son usine de Saint-Etienne subsiste vaille que vaille « après avoir été rachetée par diverses sociétés aussi célèbres (Biscuits Brun, Lustucru), qu'impuissantes à redresser la situation ». Elle fermera définitivement ses portes le 31 décembre 1952. En 1953, intervient la fusion entre la S.A. Biscuits Brun dont le siège est toujours au 1 de la rue du Général Marchand à Grenoble, et la S.A. dite Etablissements Bozon et Verduraz dont le siège est à Maison Alfort. La dénomination Bozon-Verduraz a été modifiée pour devenir en 1953, Biscuits Brun-Pâtes La Lune puis, en 1963, Biscuits Brun.

Difficile de dénouer l'écheveau des intérêts qui lient les uns aux autres ces magnats de l'industrie alimentaire à l'orée de la deuxième moitié du vingtième siècle. Vu d'ici : « c'est quand la biscuiterie a été achetée par les pâtes La Lune qu'on n'a plus fait pour la boulangerie, qu'on n'a fait que pour la biscuiterie » témoigne Colette Chaniet (2) à laquelle on propose de rejoindre le service de la comptabilité centralisé à Paris avant de la licencier en 1959. « Les quantités dont nous avions besoin étaient supérieures aux possibilités du moulin, explique Michel De Brion (3), car il faut savoir que ce moulin travaillait six jours sur sept, en trois huit. Mais malgré cela, il n'arrivait plus à fournir l'usine en totalité. Et à ce moment-là, il avait quand même bien vieilli, bien qu'il ait été d'une technique encore tout à fait correcte, il n'avait certainement plus la puissance d’écrasement qui nous était nécessaire ». François Oltra (4) qui y travaille dix années durant a une version une peu différente des faits : « Quand ça a fermé, c’était pas le moulin qu’était pas bien, c’était plutôt la direction qui n'a pas su s’y prendre. Parce que, à mon avis... enfin, c’est un avis personnel, hein ? L’outil de travail était bon, seulement c’était la direction qui n’était pas bonne, hein... je ne sais pas comment ça s’est passé, (…d'abord) c’était un patron, après c’était une société, après c’était Gerzat, après celui qu’a acheté s’était retiré, après c’était tout le monde… on a dit : « ça va marcher, ça va marcher » ; quelque temps après on a appris que celui qui avait acheté avait retiré son argent et puis effectivement la société continuait, mais enfin, ça allait en se dégradant ; jusqu’au jour où, vraiment, quoi... la fermeture c’était une surprise parce qu’on pensait que ça allait repartir ; oui c’était une surprise parce qu’on s’attendait pas à ça et puis le personnel était assez qualifié... non, c’était pas une question de personnel, je crois que c’était une question de commerce, commerciale... il fallait qu’ils se fassent une clientèle... et là, ils n'ont pas pu percer pour se faire une clientèle sur place. Ils n'ont pas pu se faire une clientèle, alors naturellement, y faisaient de la farine, et quelques fois y la vendaient à des prix presque coutants, histoire de dire d’avoir de la clientèle, mais ça n’a pas marché ! ». « Le moulin ferme en 1974, commente Henry de Vernissy (5), il est racheté par un gars de Clermont-Ferrand, qui a bouclé au bout de deux ans. La minoterie est une affaire difficile, la France consommait un kilo de pain par tête de pipe au début du siècle, qui sont passés à 200 grammes ». Vendu par Brun (6) à une société du centre de la France, Comastock, la décision de liquidation est prise en novembre 1977, le temps de la dispersion du matériel et des droits de mouture, en 1980, le conseil municipal de Pont de Claix fait jouer son droit de préemption pour se porter acquéreur des bâtiments, dans une partie d'entre eux, sera installé le conservatoire intercommunal de musique Jean-Wiéner : la salle des écuries ou les silos à musique font écho aux bruits de « ceux de la cour », quant au moulin proprement dit, il attend une renaissance des étoiles…

(1) « Après le décès brutal d’Emmanuel Bozon Verduraz en 1925, son fils Benjamin transforme l’entreprise en société anonyme et les usines satellites de Maison-Alfort, de Montescourt et de Bordeaux rejoignent la maison mère de Saint-Etienne de Cuines. ( Source : www.st-etienne-cuines.fr/saint-etienne-de-cuines/histoire-et-patrimoine )
(2) Colette Chaniet, comptable entre 1947 et 1959
(3) Michel de Brion, directeur des usines Brun de 1953 à1981
(4) François Oltra, mécanicien monteur de 1964 à 1974
(5 ) Henry de Vernissy, comptable administrateur de 1950 à 1974, les «  anciens » des moulins et biscuits Brun sont interviewés en 1986 par Anne Cayol-Gerin dans le cadre de la mission « étude patrimoniale » qui lui a été confiée par les deux villes de Pont de Claix et Echirolles.
(6) la société Lu, Brun & Associés (Nantes) vend en déc. 74/ 1975 les moulins à Comastock qui a pour principaux actionnaires la S.A. des Magasins Généraux du centre à Gerzat, André Jourdan, demeurant à Chamalières (c'est à son retrait que M. Oltra fait allusion), Michel Goutay demeurant aux Martres d'Artières, Jules Buche demeurant à Perignat sur Sarliève.